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Le Portier, d’après l’oeuvre « l’impossible » de Georges Bataille (Extraits interdits aux moins de 18 ans)

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Avertissement         

Ce n’est pas du théâtre. C’est une entrée simple vers le théâtre avec comme toile de fond la poésie. C’est un contrat bizarre venant de Moscou, des rencontres dont celle de Julie Bataille, des visages, une catastrophe financière, mais l’argent qu’a-t-il à voir avec l’Art ?

Relire ce texte, c’est prendre en charge sa peur, évaluer le chemin parcouru, voir l’impuissance d’être et ce combat pour le merveilleux contre toutes les frustrations.

J’ai pris le plaisir dans les mains des filles paumées, dans les bordels espagnols, dans ma peur du sexe et dans sa jouissance, dans la peur surtout du corps qui me colle à la triste réalité du monde matériel et me bloque si souvent l’entrée en poésie. Tous les personnages de mon théâtre sont issus de lui, ils poussent leurs cœurs désarticulés dans cette arrière cour du corps.

Bataille  écrit avec ses mots crus, sans fioriture, une langue torturée où la sécheresse des tournures dessine notre désert spirituel.

Pour amener Bataille sur le plateau, j’ai pris la seule arme qui tutoyait mes larmes : la poésie.

Je l’ai faite avec la plus grande honnêteté sans connaître les « trucs » du théâtre.

Est-il jouable ? Il le fut dans sa première version jouée par le Centre des Arts de Moscou. Il est lyrique mais parle à l’envers du cœur. Les situations sexuelles les plus hardis se déclinent sous des gerbes de mots. Il n’est à rien comprendre dans ce texte sinon qu’il est strictement pour adultes à la recherche d’eux-mêmes.

Il est à suivre comme un poème et savoir tout au bout s’il a accompli sa tâche :

nous poser durablement la question du bien et du mal, du beau et du laid, nous positionner par rapport à ce corps, dernière prison de l’âme ou première rampe vers le merveilleux ?

Je cherche encore.

                                                                                  21 février 2002

.                                                                                 le Cabanon                                                                                    Serge Mathurin THEBAULT 

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Acte 1

Acte I Scène 1

Un escalier, au sommet, un homme, en bas, une jeune fille en robe blanche,  légère, preuve d’une pureté L’homme descend, cérémonial, avec lenteur, les marches. Il s’adresse dans cette réplique à la femme.. Une lumière sur les trois éléments, tout autour l’obscurité complète.

                        L’homme

Au hasard des rues, ceux qui me raillent, ceux qui me craignent me nomme le portier.

N’est-ce pas un doux nom que ce sobriquet, car celui qui ouvre les portes, laisse entrevoir les secrets dérisoires des pantelantes marionnettes humaines ?

                                   Il s’arrête un temps 

Tu m’attendais ?

                        La femme (criant)

Non !

                        Le portier (qui reprend sa marche)

J’étais celui que personne n’attend, le cortège noir des âmes, l’arrière-cour avec ses odeurs ordurières, le trône où pantalon baissé, l’homme évacue dans l’urine et la merde, son trop plein animal.

                        Il arrive à la hauteur de la fille  

Souviens-toi, nous vînmes en ce jardin, insouciants et fleuris. Tu portais une robe blanche dont le décolleté aggravait la pureté. Une ceinture ceignait ta taille. Le jardin s’agrippait à une colline enfiévrée de couleurs. Pommes et grappes de raisins, troupeaux d’insectes s’incendiaient au soleil. Par tous les bourgeons épanouis, la vie s’excitait comme fouettée par l’amour.

                        Il prend sa main.

Sous les torches brûlantes de ton cœur mis à nu, je tenais ta main comme à une épousée.

                        Un temps..

Que tu étais sotte et que tu étais belle !

Confuse de pudeur, mouillant de plaisir, tu rayonnais comme une vierge au centre d’une église. Le soleil s’amusait avec tes cheveux ; tes paupières clignaient sous son jeu. Nous nous sommes assis et fûmes pris d’un fou rire. L’amusement souscrivant, avec l’assentiment extrême de ta chair, j’ai défait ton corsage, et tété goulûment la source de tes seins. Puis, peu à peu, caressant ta hanche, j’ai pénétré ma langue au plus profond de ton âme.

Aucun mot, aucune phrase, aucun corps, ne pourront témoigner de l’ardeur de mes gestes.

Souviens-toi, je t’ai mise nue, découvrant deux charmantes fesses rebondies. Je les ai embrassées et quittant ce monticule, cherché à boire la séminale liqueur que tu retenais chaude entre tes deux cuisses ouvertes. Puis, je t’ai offert mon fruit afin que tu le suçasses  avidement et je suis entré en toi par mouvements saccadés. Sous l’extase, tes yeux se révulsaient sur l’autel de nos corps.

C’est par l’œil de Satan, par-là même où fornique le péché, que je t’ai enfourchée psalmodiant ma fureur et j’ai senti ton bassin tes fesses se serrer pour recueillir ma puissance vigueur !!!

                                                                                  Le plateau s’effondre dans l’obscurité..

                            Fin de la Scène 1

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Acte I  Scène 3     

                                  

Apparaît en haut de l’escalier, le Portier..

                                   B

Ah maintenant ! Je voudrais quelque chose qui inonde ma gorge : je voudrais du poison.

                             Le portier

Le nectar de la mort se mérite. Il faut bien des actes et de multiples efforts, des souffrances réelles pour s’ôter son souffle et le jeter dans l’écuelle du néant.

                                 B

Vous ?     

                                 Le portier (descendant l’escalier)

Je suis celui qui n’existe pas, la face déformée de ton miroir. Je suis là que pour ton plaisir, l’exaltation de tes sens, le superbe frémissement de ta chair.

                                   Il est en bas de l’escalier. Elle va pour fuir vers les coulisses.                                    

                                    Il l’attrape par les cheveux, la déséquilibre. 

Par ici, mon petit jouet sexuel. Où allais-tu sans l’accord de ton père ?

La désobéissance est un acte puéril et vain. Tout être humain est ramené à la page étriquée de son destin..

                                   Il se penche vers, elle ne dit rien, elle est comme apeurée. 

Petite fille, te souviens-tu de la fessée ?

Lorsque pour une faute bénigne ou imaginée, je saisissais tes poignets malhabiles. Je te renversais sur mes genoux. Je relevais, fiévreux, ta jupe en fleurs. J’ôtais ta petite culotte de satin pour tapoter tes fesses blanches. Elles rosissaient comme des pommes. Tu criais mais tu n’avais point mal : tu m’exaspérais ! Alors, excédé de tes pleurs, j’augmentais progressivement jusqu’à la rage la cadence de mes coups. Tes cris redoublaient mon émoi.

J’arrivais jusqu’à l’extase que donne la violence. Mais, lorsque à bout de force, t’entendant crier grâce, je cédais au pardon. Alors, je te prenais, ma petite fille dans mes bras, te consolant, essuyant tes paupières. Je sentais frémir ton petit corps et moite contre mon torse et une onde de plaisir envahissait tout mon être.

Tes joues rougissaient sous le plaisir inavouable

Puis mécaniquement, tout en continuant son monologue, il saisit B, lie ses mains d’une petite corde cachée sous l’escalier, elle se laisse faire.

Tu me disais :

                                   «  mon petit papa »

Et l’écrin de tes yeux se lovait dans l’amour.

                                   « Pardonnes moi » implorais-tu.

Alors, je prenais tes deux fesses blanches, apposant un baiser pour toute réconciliation.

                                   Un temps 

Dès la naissance de tes seins, j’imaginais plaisir plus raffiné. Je pinçais tes mamelons jusqu’aux sang et tes larmes retenues par l’orgueil, sous la douleur insupportable, coulaient comme eau vive sur tes joues, sur tes lèvres, tes épaules, partout où ta souffrance suscitait mon plaisir

Pendant tout ce temps, Il a attaché ses mains au crochet d’une haute marche. Elle ne se défend pas, soumise comme hypnotisée, se laisse faire.. Le portier à la fin du mot plaisir, a sorti caché sous l’escalier un fouet. Il la frappe, mais violemment, sourdement, furieusement…

Souffre petite fille, souffre et crie !

Que ton corps se rétracte jusqu’à la convulsion, que je me désaltère de tes larmes et de tes cris.

                                   B hurle. Cela dure à peine une minute. Il la détache, elle tombe. Il se penche vers elle, lui relève la tête. 

Ecoute, petite fille..

En chaque putain, une femme sommeille.

N’as-tu point le désir d’être femme ?

N’entends-tu pas le cri des enfants retentir dans le jardin ?

N’entends-tu pas leur joie, leurs paroles incrédules et naïves ?

                                   Un temps.  

Ne vois-tu pas leurs expressions pleines de vies, leurs lèvres goulues de framboises et de mûres ?

                                   Le Portier

Ton ventre de femme est fait pour l’amour.

Aimer l’homme jusqu’à la déraison, puis, louve aux abois, élever le fruit de votre accouplement.

                                   Il se relève, elle se tient sur ses bras, l’écoutant, captive..  Il lui tourne le dos.. 

Il est des existences où l’aube assassine la nuit., où les heures s’écoulent dans la suave douceur des fruits sucrés ! Cela commence dès le matin par le sourire de l’être aimé. Puis, l’enfant, encore ivre de sommeil, vient chercher dans vos bras la tiédeur maternelle d’un jour plein de promesses.

Vous bombez le torse ; prenez soin du petit. Vous fusez dans le bonheur et vous êtes lucide.

Votre corps de femme, à l’écoute de chacun, emplit de joies et gaieté la maisonnée.

Le soir couvre comme un drap l’immense sépulture de l’horizon.  L’œil de la lune guette la quiétude de votre foyer. Après une dure journée de labeurs, vous vous endormez, heureuse, satisfaite, accomplie dans les bras de celui qui vous aime.

                                   Puis, subitement, il se tourne vers elle et achève sa réplique.

Chienne !!!

Tu es là insouciante et frivole, incapable d’un effort soutenu pour l’amour.

Derrière tes délires et ton incapacité à aimer, se dessine :

LE MASQUE FROID DE TON EGOISME !

                                                                                                         

                                                                                  Obscurité totale                                                                           

                                                                                                                            Fin de la Scène 3  Acte I 

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ACTE   II

Acte II Scène 2 

Le portier entre sur scène, titubant, presque à l’agonie. Est-ce jeu ou réalité ?                                           

                                             Le Portier

Les corbeaux sur la plaine forment leurs escadrilles. Ils survolent un champ de bataille où agonisent les blessés. J’ai la bouche ouverte, mon corps est une plaie où les volatiles viennent picorer la pourriture.

                                               Vers le couple… 

Je suis un malheureux, un infirme difforme, partout l’on me rejette alors que je porte en moi le trop d’amour des hommes..

                        B

Tu mens !

                                   Le Portier

Non, je suis ce monstre qui n’a pas accès à la compassion que son cœur mérite..

Vois-tu (il s’adresse à A) ! J’erre paumé dans mes blessures en attendant la mort..

                                   B

Parles lui donc des bordels où t’exerçais ta perversité !

                                   Le Portier (émouvant, à plaindre) 

J’ai déshabillé tant de fille au bordel. Je buvais, j’étais ivre et n’étais heureux qu’à condition de ne pas être défendable. Je pouvais me déculotter aimer avec mon sexe les filles le soir de désespoir comme je pouvais pleurer des nuits entières dans le giron de la maquerelle.

Mon cri se perd de la même façon que la vie dans la mort.

                                   B

Tu mens, tu terrorisais tout le monde avec ta langue de vipère. Tu opérais chantage auprès des clients et battais les filles..

                                   Le Portier

Faux, je peux témoigner de l’amour des lupanars dans mon cœur..

                                   B

Alors fais-le !

                                   Le Portier (vers A) 

As-tu été au Bordel ?

                                   A

Des fois quand l’ennui me poussait…

                                   Le Portier

Non, tu n’as jamais été au Bordel !

                                   B

Pourquoi ?

                                   Le Portier

Parce que les nuits ont belles qui vous mènent au Bordel.

                                   Le couple reste coi, il se déplace et joue.. 

Oui, les nuits sont belles qui vous mènent au bordel.

L’alcool fait vibrer votre tête comme un archet les cordes d’un violon.

On ne mesure plus l’espace, le temps, ni l’énorme rumeur qui complote dans le bar.

Seul, le désir, unique comme voluptueux conduit votre mouvement

Vous êtes seul à pouvoir être aimé, à pouvoir conquérir l’univers comme une vulgaire mouche dans un mouchoir de papier.

Elles sont toutes là, derrière le comptoir, superficielles et grossières, vous apostrophant d’un clin d’œil, étalant leurs appâts comme commerçant ses fruits sur l’étalage.

L’une est brune ; l’autre est blonde.

L’une a le visage d’une vierge effarouchée.

L’autre, vulgaire, dominatrice et femelle joue de la croupe jusqu’à l’envie.

Ce ne sont que pommes, fleurs et raisins mis à la portée de la main, chair maniable et hanche grasse, plaisir pour quelque argent distribué par ennui.

Vous discutez tendrement pervers avec l’une d’entre elle. Un rire franc résonne tout à côté de vous. La fille vous prend la main et la pose sur son sein et la vie, comme un poussin, palpite sous le corsage. Vous êtes heureux à rester ainsi toute la nuit. Mais, la fille, aguicheuse plus qu’aucune, vous convainc à monter.

                                   Le Portier dès lors prend de l’importance dans son jeu. 

Vous êtes empereur romain suivant votre vestale. Derrière l’ondulation de ses hanches gravissant l’escalier, votre membre se raidit et vous vous sentez rentrer confusément dans l’autel de la volupté.

Vous la suivez le long d’un corridor ; vous vous délestez de vos derniers deniers à une mère maquerelle, et  reprenez votre marche vers la chambre de la jouissance.

Au bout du couloir, vous pénétrez dans une pièce  exiguë.

Il y a là tous les éléments de ces endroits sordides : un bidet, un lavabo, une poubelle hygiénique, un lit dont les couvertures froissées indiquent les ébats précédents..

                                   Le couple l’écoute comme happé par les mots..

Vous vous déshabillez rapidement et faites votre toilette intime.

Puis, allongé sur le matelas, le vit érigé en cathédrale, vous la regardez se dévêtir : ses seins piriformes balancent comme des falots, ses fesses blanches resplendissent comme du lin, un triangle touffu couronne ce diadème.

Elle est brune ; vous ne le saviez pas !!!

Elle s’allonge à côté de vous ; elle vous caresse le ventre ; elle vous parle de Marseille, des galets, du vieux port, du soleil de plomb, d’une enfance abandonnée là bas. Elle met votre corps en sueur. Elle saisit votre sexe et le boit dans sa bouche en silence.

Puis, elle se couche sur le dos, ouvrant grandes ses cuisses femelles. Vous pénétrez en elle ; vous êtes en elle. Vous sentez confusément ses seins moites contre votre torse, et à la suite d’un va et vient précipité, vous laissez dans cette chapelle, après un ultime effort le sperme de votre vigueur.

Quelques minutes plus tard, vous descendez comme un homme neuf délivré des chaînes qui l’entravent.

VOUS ETES LIBRE ! 

Une dernière fois, dans le bar, vous tapotez une croupe offerte, frôler une poitrine opulente.

Vous sortez. Dehors, la nuit est bleue comme un  « ciel de lit ».

                                                           Il se dirige et crie à nouveau 

                                                           Bleue comme un ciel de lit..

                                                                       Il quitte la scène devant le couple médusé.  Fin de la Scène 2  _______________________________________________________________________________________________________________

Acte II Scène 3

B se lève soudainement des genoux de A . Elle se dirige vers la sortie où a disparu le portier. 

Elle crache de haine..

                                   B

Je te hais  puis hystérique : je te hais, je te hais, dieu que je te hais.

                                   A

se lève de la chaise ; B est en état de nerf extrême. Il la prend dans ces bras.

Calme-toi, calme-toi, il est parti…

                                  

                                   B sanglote 

Il reviendra (hoquetant) il reviendra et ce sera la fin de nous..

                                   A

Etat de nerfs inouï, viens t’asseoir..

           

B comme une somnambule le suit, elle s’assied, elle tremble de la tête au pied.

                     A

Il est parti. Il ne peut rien..

Cesse de trembler !

                                  B

Il reviendra avec son désir de vengeance. Il reviendra : il nous mangera crus avec sa langue de crapaud.

                                   A

Tu délires…

                                   B

Depuis que nous avons, personne ne sait comment, quitté le château, il est là, il nous épie, nous surveille, et nous voyons d’autre que sa face de rat.. 

Je l’ai connu autrefois. …

                                   A

Comment ?

                                   B

Il jouait le rôle d’un professeur de musique.. J’avais neuf ans ou dix..

La blessure n’a plus la mémoire des dates..

Sous son haleine fétide, j’apprenais la clarinette, et quand je tenais l’instrument au bout de mes doigts pour éreinter quelques notes, il me caressait partout, s’insinuait entre mes jambes, posant ses mains velues sur mes cuisses.

                                   A

Le monstre !

                                       B

Tu vois : il me poursuit… C’est un rat haineux et visqueux…

              Un temps  Monsieur, avez-vous des rats   ?  (voix enfantine, déconcertante, qui ne trouble en rien A)                                   

                                        A (sérieux) 

Oui, Madame, nous avons des rats..

                                   B

Ah bon ! Mes ces rats, Monsieur, sont-ils beaux ces rats ?

                                   A

Oui, Madame, ce sont des très beaux rats..

                                   B

Parce que les rats sont chers en cette saison.

                                   A

Il coûte le prix de la dératisation..

                                   B

Suis-je folle ?

                                   A

Non, Madame, vous avez quitté momentanément quitter le chemin de la raison pour emprunter celui plus raffiné et plus éprouvant de la folie.

                                   B

C’est pour cela que je veux des rats énormes, Monsieur..

                                    A

Ils le seront..

Puis-je vous caresser les cheveux ?

                                   B

Faites puisque vous me vendez les rats..

A (pose ses mains sur les cheveux  de B, près de l’escabeau un écran d’où  sortent un film d’actualités nazies comparant t le peuple élu à une meute de ra, rats, il n’y a plus que le film et l’obscurité, A change entièrement de voix). 

Ne tremble pas, enfant, les cimetières ont aussi leurs rats.

Gras, ils se faufilent à la tombée du soir entre les pierres tombales. Leurs pattes crissent contre le marbre ; on distingue à peine leurs bedaines grises parmi les feux-follets. Seules, leurs longues queues à anneaux claquent comme un ra de tambour contre le ciel humide.

                        B a replié ses jambes sous elle-même, le regarde comme une folle apaisée.                        

                        A se lève, il prend l’allure sentencieuse du portier. Il tourne le dos à B

Leurs activités ?

Ce ne sont que ripailles et fêtes ordurières derrière le rideau de la mort. Ils arrachent les lambeaux des cervelles défuntes.

Ecoute-les !

Près des fauteuils cossus, ils se repaissent des morts de la veille. Ils sont là et tout à l’heure, ils se rassembleront par milliers, dévalant les allées pour repérer une proie affaiblie dans l’ombre.

Ils s’agripperont à sa dépouille et grignoteront un à un ses membres par leurs dents acérées.

                                   Il se retourne vers B 

Dans chaque conscience, un rat joufflu se tapit et attend votre dernière heure qui sera la sienne. Cette heure ultime où vos yeux dépecés, votre cervelle mise à nu s’en iront tels des fichus dans leurs museaux sales.

                                   Puis tout à coup, il panique 

Ils viennent des ruelles ; ils rentrent dans les maisons, par les portes, par les caves, par les escaliers. La cour est empestée de rats noirs et gris, défigurés par la haine !

                                                                                              Il sort prestement du plateau. 

                                                                                              Le film se termine

                                                                                              L’obscurité est complète 

                                  

Fin de la Scène 3  Acte II

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Acte II Scène 4

Le plateau se rallume comme  dans un jeu. B est devant le public, assise sur la chaise, sa tête est penchée sur le dossier, comme une marionnette désarticulée. A est à ses pieds, vide des yeux comme du corps. En haut de l’escalier, le retour du portier, celui ci peut très bien être habillé en femme ou jouer totalement le verbe sans en ajouter. Il faudra au comédien un accent, une sorte de classe, d’élégance émanant de la voix et du geste. Le Portier joue la différence comme le déclare le texte sur le registre de
la Diva, capricieuse, certes, mais lucide… Tout au long de la tirade qui va suivre, et la descente méthodique du portier. B et A comme des marionnettes vont passer de la torpeur à la vie.

                                  Le Portier

Je serais donc l’homme – femme, étrange créature, conduisant sa vie selon ses fantasmes et ses vices. Je serais donc l’homme au corps, séduisant son contraire, embrassant sa semblable.

Je serais donc une femme dans un corps d’homme !

Aux cabarets de Berlin, les hommes se prosternaient devant moi. Aux divans des écrans, je ressemblais trait pour trait. Les bourgeois à mes pieds, consumant leurs fortunes par leurs têtes enfiévrées, me couvraient d’or et de bijoux.

                                   Nulle femme au monde n’a porté telle parure !

                                               Un temps

Au luxe de l’amour, je n’offrais que mon corps.

J’étais récompensée par des milliers de présents somptueux.

Ma vie enluminée d’or et de diamants  s’écoulait dans une rivière de pierres précieuses où l’indolence et le plaisir rythmaient la cadence des minutes et des heures.

                                               Un temps 

Oui !

Je suis LA femme dans un corps d’homme.

Je suis l’androgyne celui ou celle qui passe par toutes les émotions : la déesse des tentations !

Je suis la liberté hissant son drapeau parmi le vice : le regard halluciné qui ouvre sur le mystère du monde.

Je suis  le mur qui étouffe devant tant de pureté :

                                               LE PRISONNIER DE LA MORALITE !

                                               Il vient de parvenir au bas de l’escalier.                                               

                                                A et B sont complètement éveillés. Il passe devant B 

Je ne suis jamais esclave mais parfois soumis pour recueillir tous les délices du plaisir.

                                               Puis s’arrête devant A 

Je suis votre envers et je suis votre endroit :

                                              à nouveau vers B 

Le miroir de votre visage.

                                               Et s’éloignant du couple, montrant du doigt les coulisses 

L’autre côté de la barrière, là où tout est permis, où tout est fantasme, luxe et volupté.

                                               Puis revenant vers le couple, il s’empare de B par les épaules. 

Ne me rejetez pas !

Je ne suis que vous-même.

                                               Puis relâchant B et suppliant A 

Aimons-nous ! Adorons-nous !

                                               Puis tel un toréador montrant son vrai visage. 

Oui balayons toute Morale.

Aimons-nous férocement !

                                                                                              Obscurité complète 

Fin de l’acte II

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L’EPILOGUE

Epilogue  Scène 1 

Quelques minutes de silence sans justification, le public attend les techniciens qui changent le décor.  Quand la lumière revient, l’escalier trône comme unique décor.. Quelques secondes, apparaît en haut de l’escalier, le Portier. La mise en scène verra en mettre en place les attitudes et les positions du Portier vis à vis du texte..                                   

                                           Le Portier (sentencieux) 

Une brume sale se dilue dans une nuit pluvieuse.

Les arbres affolés claquent comme des lanières sous les éclairs.

Les volets sont clos. La route s’enfonce, mal pavée, entre les ornières et les maisons en ruine.

Quelques tours se dessinent fantomatiques dans le lointain.

Une odeur d’encens règne au-dessous de la ville.

Quelques feux s’éteignent ; l’obscurité prend possession de la plaine :

                                  
LA NUIT ECLAIRE
LA LUMIERE ! 

Un corbillard déambule dans la nuit chaotique. Deux cochers transis l’acheminent vers le cimetière suivis religieusement par un chien maigre.

Le chemin est court qui mène à la tombe.

Il suffit de faire grincer la grille et le cortège s’ébranle dans l’enceinte.

Deux cantonniers vont au-devant du convoi mortuaire.

Ils retirent avec peine du corbillard un cercueil : quatre planches grossières scellées maladroitement pour transporter une âme.

Il y a un trou dans la terre.

On discute ; on parlemente ; on pose la caisse ; on y sort un corps.

Qu’il est faible ce corps rabougri dans son linceul.

Il tient entre deux bras comme un enfant.

Une prière, deux mots grommelés brièvement dans le froid. Les fossoyeurs jettent ce corps dans le trou béant parmi tant d’autres à la nuit glacée, mariés. Les rats courent vers le nouvel arrivant. On recouvre de la terre première la fosse commune des misères, sans musique, ni poème.

                        ON VIENT D’ENTERRER

WOLGANG AMADEUS MOZART !!! 

Puis le débit de la voix devient plus rapide..

J’entraperçois l’absurde de la situation !

Entre Mozart et moi, la différence entre l’eau plate des robinets et la source des torrents.

                        Un temps 

J’effectue une clarté dans ma tête.

Je souffre de tous les maux qu’engendre le désœuvrement. Après avoir tant bu, toute la nuit, je descends un lit de torture. J’avance comme drogué ; ma tête me fait mal ; tous mes membres se dérobent sous ma volonté. Assis ou debout, la vie prend l’allure d’un calvaire.

                        Un temps 

Je te culbuterais bien encore une fois, B, sur la table de cuisine des amours ancillaires.

Ivre du parfum de ton sexe, imbibé de la sueur de tes seins, en ta toison mouillée, je te prendrais jusqu’à satiété par tous les degrés du plaisir.

                        Un temps 

Pour l’instant, secoué par le vide, songeant à ton air de petite putain, je me verse (il mime le geste) un verre puissant d’alcool pour réchauffer mes veines froides comme la mort.

                        Le débit de la voix devient de plus rapide

Mon cœur bat au rythme accéléré des aiguilles d’une montre folle. Mon bras raidi par l’alcool ne se préoccupe plus de ma pensée. Une violente nausée me soulève les tripes.

Etrange… J’ai peur, tout mon corps tremble..

Je suis en train de rater ma mort..

                        Puis de la furie dans la voix..

Hors de moi toute morale !

Hors de moi A et B que je  hais !

Je peux bien crever seul : les lâches, ils n’en auront aucun regret !

                        Puis une voix torturée inquiète succède à la furie.. 

Il faut que je fasse ménage dans ma tête. Mourir, certes, mais dignement, comme un salaud, propre, nettoyé devant l’éternité des vers de terre.

                        Puis une voix compassion s’élève de ses entrailles.. 

Je voudrais ; je veux : la clarté sombre d’une nuit d’hiver, le château délabré où ma tête ligotée cessera de me faire souffrir, un Tabarin de volupté où les femmes nues, bourgeoises timorées, passeront entre mes doigts pour y laisser leur honte comme unique tribut..

                        La voix se métamorphose monstrueusement, comme raillée.. Il ricane.. 

Ma langue de grenouille (il tire sa langue hors de sa bouche) lavera leurs intimités comme pour tirer une dernière révérence.

                        Puis la  voix se fait agonie.. 

Je délire..

Un malaise..

Je ne distingue plus rien, je suis comme embrouillé. Aveugle ? Pourquoi pas !

                        La voix décline dans le mieux de la mort. 

Pour sonder dans mes mains de sang vos ténèbres, pour enfoncer mes ongles dans vos cervelles abruties et sourd et bègue, défiguré pour que ma face hideuse vous fasse peur chaque fois que vous vous endormirez.

Les rats viendront, fidèles compagnons, déchiqueter les pourritures que j’aurai suscitées.

Tout tenter !

                        La voix redevient claire dans le mieux de la mort mais le corps s’affaisse.

Boire jusqu’à la sueur de l’amour dans les larmes de la mort. Arpenter les dédales du mépris, et vous absoudre par toutes les douleurs.

Plonger !

Drogué par l’éther, une dernière fois dans le stupre et la fange, et décryptez ce que vous refusez..

                        Il titube,  tout en répétant.. 

Ce que vous refusez :

                        L’IMPOSSIBLE… L’IMPOSSIBLE… L’IMPOSSIBLE !!!                                                                                     

Il s’écroule mort.. 

        
                      Fin de l’épilogue scène 1

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Epilogue  Scène 2 

Quelques secondes, apparaît sur la scène le couple des amants maudits.. A se dirige vers la dépouille du Portier, B reste à distance.. 

                        B

Est-il mort ?

                        A

Il l’est.. Te sens-tu mieux ?

                        B

Il avait l’hostilité du vent contre tout ce qui est fragile..

                        A

Il était comique comme enragé..

                        B (se rapproche) 

Je peux le voir…

                        A

Il a mangé sa langue de vipère dans la douleur..

                        Elle est proche de lui, il lui tend la main.. 

Viens !

                        B

Je ne peux pas..

Je me souviens de lui lorsque nous escaladions la colline près du château. Dans le froid, j’étais à demi-nue, il m’a couverte de son manteau de laine et a bravé lui-même les éléments contraires.

Quant à l’entrée de la propriété, un chien s’est jeté sur lui, le mordant jusqu’au nerf de la peau : il n’a pas crié de peur de nous trahir.

Il avait en lui un bien qui lui autorisait à servir sa soupe à grimace. Il n’a été sincère que ce jour là dans l’allée où cinglait le vent, dans la tourmente et la vérité. (puis vers A) il a été sincère, lui au moins..

                        A

Tu délires, c’était un assassin…

                        B

Comme nous, aujourd’hui..

Fermes les yeux et souviens-toi de lui, comment était-il ?

                                   A s’exécute.. 

                        A

Un si petit homme..

                        B

Si comique.. il était enragé. Tout tremblait devant lui. Il cassait tout d’une façon si dérisoire…

                        A

Tu en trembles…

                        B

Oui, il est là, si près de nous mais définitivement inaccessible.

Il ne fait plus peur.. Difficile de dire mais il ressemble à un crapaud qui a avalé une mouche..

Qu’il est laid ! Il est impossible..

                        A

Immonde !

Il te plaît toujours ?

                        B

Il fascine..

FIN                         

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